Isabelle Carabantes : instituer le vivant, réinventer la sculpture animalière contemporaine
- Cedric Le Borgne

- 30 déc. 2025
- 4 min de lecture

Il existe des œuvres qui ne se contentent pas de s’inscrire dans l’espace : elles le réorganisent, elles le densifient, elles le magnétisent. Les sculptures animalières d’Isabelle Carabantes, figure majeure du bronze animalier contemporain, appartiennent à cette catégorie rare où la matière cesse d’être matière pour devenir présence.
Née en 1965 à Paris, formée dans divers ateliers puis aux Ateliers des Beaux-Arts de Paris auprès de Philippe Jourdain, elle a appris à regarder le monde non pas comme un décor, mais comme un organisme vibrant, traversé de tensions, de forces, de silences. Très tôt, elle comprend que la sculpture n’est pas une affaire de reproduction, mais de présence. Isabelle Carabantes a très tôt compris que la sculpture animalière n’est pas un art de l’imitation, mais un art de la révélation. Elle ne cherche pas à reproduire l’animal : elle cherche à l’instituer, à lui redonner sa souveraineté dans le champ du visible.

Son geste, précis, tendu, presque ascétique, vise à restituer l’aspect vivant des animaux. Non pas leur seule anatomie, mais la tension interne qui les anime, la vibration qui précède le mouvement, l’élan qui affleure sous la peau. Dans ses sculptures en bronze, le matériau n’est jamais figé : il demeure poreux, traversé de forces, chargé d’une énergie qui semble encore circuler.
On y lit la trace du modelage, comme un souffle retenu. Cette matérialité expressive, presque tellurique, confère à chaque pièce une présence qui n’est pas seulement plastique, mais presque métaphysique — une signature rare dans le domaine du bronze animalier.
Une filiation exigeante : Rembrandt Bugatti, Paul Jouve, Rosa Bonheur — et la continuité du vivant
L’œuvre d’Isabelle Carabantes s’inscrit dans une généalogie prestigieuse de l’art animalier. On y reconnaît l’ombre lumineuse de Rembrandt Bugatti, maître absolu de la sculpture animalière en bronze, dont les fauves du Jardin des Plantes semblaient respirer dans la cire encore tiède. Comme lui, Isabelle Carabantes capte la solitude, la noblesse, la fragilité secrète des animaux, cette part d’humanité inversée qui se loge dans leur regard.

De Paul Jouve, elle hérite du sens du rythme, de la monumentalité intérieure, de cette capacité à faire de chaque animal une architecture de forces, un édifice de lumière et de tension. Jouve, immense figure de l’art animalier du XXᵉ siècle, voyait dans chaque fauve une cathédrale vivante ; L’œuvre d’Isabelle Carabantes prolonge cette vision dans le bronze contemporain.
Mais une autre présence, plus proche encore, veille silencieusement sur son travail : celle de Rosa Bonheur.
À quelques kilomètres de l’atelier d’Isabelle Carabantes se dresse le château de By-Thomery, où Rosa Bonheur vécut quarante ans, entourée de ses animaux, dans un atelier baigné d’une lumière presque sacrée. Là, la grande peintre animalière du XIXᵉ siècle poursuivait inlassablement la quête du vrai, du vivant, de l’âme animale saisie dans sa dignité première.
Entre Rosa Bonheur et Isabelle Carabantes, la parenté est profonde : même attention au geste, même respect du modèle, même volonté de restituer non pas l’apparence, mais la vérité intérieure.
Isabelle Carabantes prolonge, dans le bronze animalier contemporain, ce que Rosa Bonheur cherchait dans la peinture : une phénoménologie du vivant, une manière de faire advenir l’animal comme sujet, comme présence, comme altérité souveraine.
Le bestiaire habité : la sculpture comme territoire du vivant
Les œuvres d’Isabelle Carabantes — Tête de guépard, Fragment de panthère, Caracal, Gorille, Ours polaire, Buffle, Aigle, Lionne — ne sont pas des portraits, mais des rencontres.
Elles imposent une présence presque physique : on sent le poids du buffle, la tension du félin, la gravité du primate. Chaque sculpture semble habitée par une force intérieure, comme si l’animal retenait son mouvement, prêt à s’élancer ou à disparaître.
Cette densité, cette charge énergétique, confère à son Œuvre et à son bestiaire sculpté une dimension presque rituelle : l’animal n’est plus motif, mais totem, non plus sujet, mais interlocuteur. Dans le champ de la sculpture animalière, rares sont les artistes capables de produire une telle intensité de présence.
Les sculptures animalières en bronze de Carabantes voyagent : en France, en Belgique, au Royaume-Uni, dans des galeries exigeantes et lors de salons prestigieux. Elles s’imposent par leur force, leur densité, leur capacité à réactiver un rapport archaïque au vivant.
Une esthétique de la présence : la sculpture comme expérience
Dans un monde saturé d’images rapides, l’œuvre d’Isabelle Carabantes impose un autre rapport au regard : un regard qui s’attarde, qui écoute, qui reconnaît dans l’animal non pas un objet, mais

un alter ego, un visiteur, un messager.
Ses sculptures ne se contentent pas d’occuper l’espace : elles le reconfigurent, elles l’aimantent, elles le densifient. Elles rappellent que la sculpture animalière en bronze est un art de la présence, un art de la résistance, un art de la lumière.
Isabelle Carabantes ne montre pas le vivant : elle le révèle.
Elle en fait une expérience, une rencontre, une vérité.
Et dans cette vérité, quelque chose de l’héritage de Rembrandt Bugatti, de Paul Jouve, de Rosa Bonheur — et peut-être même de Baudelaire, lorsqu’il évoquait « la vie moderne » et ses révélations — continue de vibrer.
Isabelle Carabantes : une voix essentielle du bronze animalier contemporain
À l’heure où la sculpture animalière connaît un renouveau international, l’œuvre d’Isabelle Carabantes s’impose comme l’une des plus singulières et des plus puissantes.
Elle ne cherche ni l’effet, ni la virtuosité gratuite : elle cherche la présence, la vérité, la respiration.
Ses sculptures animalières en bronze ne sont pas des objets : ce sont des êtres, des présences, des fragments de monde.
Dans un paysage artistique souvent dominé par l’abstraction ou le concept, Isabelle Carabantes rappelle que la figuration — lorsqu’elle est habitée, incarnée, transfigurée — demeure l’un des lieux les plus intenses de l’expérience esthétique.













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