"De l’abstraction géométrique à la méditation : le parcours singulier de Pierre Mantra"
- Cedric Le Borgne

- 26 déc. 2025
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Pierre Mantra, peintre suisse né en 1935 à Genève, a su dès son plus jeune âge qu’il deviendrait artiste. Dans une Suisse d’après-guerre encore marquée par la rigueur protestante et la précision horlogère, son avenir semblait tracé dans la minutie et la stabilité. Mais Mantra choisit une autre voie, celle de l’incertitude créatrice, même si le prix à payer serait élevé. Après un passage remarqué aux Beaux-Arts de Genève, il quitte sa ville natale à seulement dix-sept ans, fuyant un environnement qu’il juge trop étroit pour ses ambitions. Paris, alors capitale mondiale de l’art moderne, l’attire comme un aimant.
Pendant un an, il travaille à l’académie d’André Lhote, où il découvre la rigueur constructive du cubisme et l’importance de la composition. Mais c’est sa rencontre avec Auguste Herbin, figure majeure de l’abstraction géométrique et cofondateur du Salon des Réalités Nouvelles, qui scelle véritablement son destin. Herbin, théoricien exigeant, l’initie à un art fondé sur les correspondances entre formes, couleurs et vibrations intérieures. Cette rencontre agit comme une révélation : Mantra comprend que la peinture peut être un langage total, presque cosmique.
En 1954, il devient le plus jeune exposant du Salon des Réalités Nouvelles, aux côtés de Vieira da Silva, Hartung, Vasarely ou encore Dewasne. Dans ce Paris où l’abstraction triomphe — abstraction lyrique d’un côté, abstraction géométrique de l’autre — Mantra trouve sa place entre
les deux pôles, cherchant déjà une voie singulière. Il s’immerge dans la théosophie de Rudolf Steiner, fréquente le Goethanum à Dornach, étudie le nombre d’or, les carrés magiques, les correspondances chromatiques. Cette quête spirituelle, très en vogue dans certains cercles artistiques de l’époque, nourrit sa conviction que la peinture doit être un acte d’élévation.
Pourtant, son besoin d’absolu et d’expression personnelle le mène vers une abstraction aux lisières du figuratif, où l’on devine parfois des silhouettes, des paysages intérieurs, des architectures mentales. Les premiers succès arrivent rapidement : contrats en galerie, expositions à Paris et New York, critiques enthousiastes. À seulement vingt-cinq ans, sa carrière semble lancée, dans un contexte où l’art européen tente de rivaliser avec l’ascension fulgurante de l’expressionnisme abstrait américain.
Entre 1958 et 1959, son style évolue vers une abstraction pointilliste minimaliste, faite de mantras visuels, de touches répétées comme des incantations. Cette période, influencée autant par Seurat que par les recherches spirituelles de Kandinsky, marque un tournant : Mantra cherche moins à représenter qu’à invoquer. Mais des responsabilités familiales le poussent à quitter la scène parisienne. Il se retire à l’Arche de Lanza del Vasto, disciple de Gandhi, où il adopte une vie non-violente, méditative et spartiate. Dans ce lieu communautaire, il découvre une forme de sobriété radicale, une écologie avant l’heure, loin du tumulte des galeries et des mondanités artistiques.
En 1968, alors que Paris s’embrase et que l’art se politise, Mantra réapparaît timidement lors d’une exposition. Quinze années se sont écoulées. Le monde a changé, l’art aussi : Nouveau Réalisme, Figuration Narrative, Art conceptuel ont bouleversé les repères. Lui revient sans bruit, presque en retrait, comme si la peinture était devenue pour lui une forme de thérapie silencieuse. Son œuvre se poursuit dans l’ombre, en proie aux doutes, mais habitée d’une intensité nouvelle. Tel un yogi, Pierre Mantra a fait le vide pour faire le plein, retrouvant dans la solitude la source première de son geste.
Expositions notables Niveau Gallery, Madison Avenue, New York Galerie Bellechasse, Paris Galerie du Perron, Genève Musée Rath, Genève Galerie Entremonde, Paris Galerie Marcel Lenoir, Paris
Cedric le Borgne
Gérant d’ARS ESSENTIA, Galerie d’Art, 9 place Ziem, Beaune, Bourgogne, France
Diplômé d’Etudes Supérieures de l’Ecole du Louvre












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