Michel Cadoret de l’Epineguen : un artiste de l’École de Paris à la croisée de la France et des États‑Unis
- Cedric Le Borgne

- 24 nov. 2020
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 déc. 2025
Il y a quelque temps, lors d’une vente, j’avais fait l’acquisition d’une toile dont j’appréciais la vigueur chromatique et la dynamique de la composition. Cette œuvre, datée de la fin des années cinquante, provenait de la dispersion d’une succession liée à des personnalités ayant participé à la vie culturelle parisienne des années 1950 à 1970 — cette même période que les galeries spécialisées dans l’École de Paris, contribuent aujourd’hui à remettre en lumière.

Les premiers renseignements que j’avais trouvés sur cet artiste, Michel Cadoret de l’Epineguen, étaient assez superficiels, mais laissaient penser qu’il avait bénéficié d’une certaine reconnaissance dans le contexte de l’abstraction lyrique et de la peinture française d’après‑guerre. Ce qui revenait le plus souvent était son engagement durant la Seconde Guerre mondiale. Piqué par la curiosité, j’ai poursuivi mes recherches, et j’ai découvert peu à peu un peintre dont la carrière internationale et la réception critique furent bien plus importantes que je ne l’aurais imaginé. Je partage donc ici cette courte synthèse consacrée à Michel Cadoret de l’Epineguen, figure singulière de la seconde École de Paris, dont la vie s’est partagée entre les États‑Unis et la France.
« Lorsqu’il reparaît, environné de tout un cortège multicolore de sensations, après un périple qui lui a fait découvrir les secrets du nouveau monde, Michel Cadoret apporte à ses amis la preuve rassurante que rien ne compte davantage que l’aventure intérieure… »
C’est par ces mots que le critique Jacques Lassaigne ouvre en 1956 la préface du catalogue de l’exposition des tapisseries réalisées à Aubusson d’après les cartons conçus par l’artiste à New York, et présentées d’abord à la galerie The Contemporaries, puis à la galerie Chalette.

Cadoret fut un représentant important de la peinture française des années 1950 et 1960. Il fut distingué par Jacques Lassaigne et René Huyghe, ami d’Alexander Calder, exposé aux côtés de Zao Wou‑Ki, Hans Arp ou Serge Poliakoff — autant de noms aujourd’hui associés aux grandes galeries spécialisées dans l’École de Paris, telles qu’Applicat‑Prazan ou Trocmez. Il comptait également parmi ses proches Marcel Duchamp ou Edgar Varèse.
C’était un artiste aux semelles de vent, passant une grande partie de sa vie au Mexique et aux États‑Unis, au point d’être qualifié de « plus américain des peintres français » par Pierre Courthion. Sa vie et son œuvre sont marquées par l’aventure, le déplacement, la découverte — autant d’éléments qui nourrissent son langage plastique.
Né à Paris en 1912, il étudie aux Beaux‑Arts, voyage en Allemagne, en Grèce, en Égypte, puis en Amérique du Sud.
Avant‑guerre, il expose au Salon des Tuileries et au Salon d’Automne. Son style est alors figuratif, encore classique, mais déjà traversé par une attention aux aplats colorés et aux formes simplifiées. De retour à Paris il expose au Salon des Tuileries et au Salon d’Automne. En 1937, il réalise un long voyage de plusieurs mois en Colombie, au Venezuela et aux Antilles. De retour en France il expose à Paris au Musée de la France d’Outre-mer sous la présidence de l’auteur réunionnais Ary Le Blond.

À cette période, son style est figuratif, relativement classique dans son expression. On ressent toutefois un attrait pour les formes et les aplats colorés au-delà du sujet. Ce sont des compositions réalisées dans des couleurs sourdes, qui évoquent plus qu’elles ne décrivent les sujets peints.
Après son mariage en 1939, sa vie va basculer avec la seconde guerre mondiale…
Mobilisé, il est fait prisonnier à Sedan en juin. En septembre il réussit à s’évader, il cherche alors à rejoindre la France libre, ce qu’il réussira à faire en 1943, après diverses tentatives dont une qui faillit lui être fatale lorsqu’il fut mis en relation avec le Docteur Petiot. Par chance, son épouse médecin ne crut pas les propos du sinistre Docteur sur son réseau d’évasion, car elle tiqua sur les ongles sales de celui-ci …
Il rejoint Londres en 1944 et travaille à la « MacMillan Commission for the restitution of Works of Arts », pendant britannique des Monuments Men américains. Puis il participe au débarquement en Normandie comme officier de liaison avec les troupes américaines. Il sera ensuite et jusqu’à la fin de la guerre, officier de liaison entre les alliés et la Commission de Récupération des Œuvres d’Art.
Après la guerre, il fréquente Oscar Dominguez, Antonin Artaud, Dora Maar, Picasso, Marie Cuttoli ou Marcel Zahar.
En 1948, il part pour New York où il découvre l’avant‑garde américaine. James Johnson Sweeney, futur directeur du Guggenheim Museum, l’encourage à poursuivre ses recherches qui le mèneront vers l’abstraction. Entre 1949 et 1951, il participe à l’exposition itinérante France Comes to You, puis séjourne au Mexique jusqu’en 1953. Là, il rencontre Leonora Carrington et Alice Rahon, découvre les pigments naturels, les tissages autochtones, et réalise une fresque dans l’église d’Erongaricuaro — sa dernière œuvre figurative.

À partir de 1954, il revient à New York, travaille dans l’atelier de Kurt Seligmann, prépare des cartons de tapisseries tissées à Aubusson, expose à The Contemporaries. Ses recherches plastiques, sa présence sur la scène new‑yorkaise, le placent alors au niveau des grands noms de l’expressionnisme abstrait : Motherwell, Pollock, Rothko, Kline.
En 1955 et 1956, il expose à la Galerie Furstenberg à Paris, puis à la galerie Chalette à New York. Sweeney déclare alors : « Cadoret vient de démontrer qu’il n’est plus un peintre de goût mais un vrai peintre. » L’État français acquiert en 1974 l’une de ses toiles, La Ville joyeuse, réalisée au Mexique.
En 1957, il participe à l’exposition « 50 ans de peinture abstraite » organisée par Michel Seuphor, puis expose au Kölnischer Kunstverein où une grande toile est acquise par le Wallraf‑Richartz‑Museum. Il se lie alors avec Duchamp, Varèse et Rothko.
En 1959, il envoie trois grandes toiles à la Galerie Charpentier pour l’exposition sur l’École de Paris présentée par Jacques Lassaigne. Celui‑ci écrit : « Pour définir l’art de Cadoret, deux mots viennent à l’esprit : liberté et violence. » La même année, il réalise deux peintures murales pour la New School for Social Research, aujourd’hui perdues.

En 1960, il présente à New York une œuvre‑exposition intitulée La passoire à connerie, avec un texte de sa main et une introduction musicale d’Edgar Varèse.
La réception critique est mitigée, mais l’audace du projet témoigne de son indépendance.
Graphiquement, ses toiles des années 1950‑1960 présentent des couleurs en pleine pâte, des formes imbriquées autour d’un noyau circulaire, des tensions internes qui éclatent en réseaux de lignes. Les bleus, jaunes, rouges, roses se fragmentent en carrés juxtaposés ou se resserrent dans un filet sombre. Il utilise terres ocres, matières végétales, ficelles, raphia — héritage direct de son expérience mexicaine.
Cette diversité formelle, ce foisonnement créatif, rendent son œuvre difficile à réduire à un style unique.
C’est peut‑être ce qui explique qu’elle soit aujourd’hui moins visible que celle d’autres artistes de l’École de Paris, pourtant défendus avec vigueur par des galeries comme Applicat‑Prazan ou Trocmez.

En 1961, il expose à la Galerie du XXe siècle, présenté par Pierre Restany et Jacques Lassaigne. Une monographie lui est consacrée en 1963 par Pierre Courthion. À partir de 1968, il se consacre davantage au dessin, développe ses « micro‑dessins », puis travaille aux encres acryliques. Installé à Cerny à partir de 1972, il continue à dessiner malgré des problèmes de santé. Il meurt en 1985.
L’artiste ayant disparu sans postérité, son œuvre passe progressivement au second plan à partir des années 1970, alors que l’abstraction lyrique perd de son prestige. Pourtant, la réception critique de son travail entre 1950 et 1965 témoigne d’une importance réelle. Si certaines toiles réapparaissent en ventes publiques, les tapisseries et les grands formats des années 1950 semblent aujourd’hui introuvables.
Le travail de Michel Cadoret mérite d’être redécouvert. Il constitue un témoignage précieux du lien entre la France et les États‑Unis au cœur de ces décennies où l’abstraction triomphait — un terrain que les galeries spécialisées dans l’École de Paris, contribuent aujourd’hui à réexplorer avec une attention renouvelée.
Si vous possédez des œuvres, des témoignages, des photographies ou tout autre document sur Michel Cadoret, je serai très heureux d’échanger sur ce sujet avec vous pour poursuivre mes recherches sur cet artiste.
Cedric le Borgne
Gérant d’ARS ESSENTIA, Galerie d’Art, 9 place Felix Ziem, Beaune, Bourgogne, France
Diplômé d’Etudes Supérieures de l’Ecole du Louvre











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