De l’abstraction lyrique à la figuration narrative : la peinture française des années 1950 à 1970
- Cedric Le Borgne

- 9 nov. 2022
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 déc. 2025

À partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, la liberté retrouvée devient un terreau d’une fertilité inédite pour la création artistique. Dans une Europe encore meurtrie, où les ruines matérielles répondent aux ruines morales, l’art cherche de nouvelles voies pour dire l’indicible. L’abstraction et le surréalisme, longtemps perçus comme des langages marginaux ou trop ésotériques, peinent d’abord à retrouver leur place dans un monde qui se reconstruit. Pourtant, les années 1950 en France s’imposent rapidement comme la décennie de l’abstraction lyrique, portée par des figures majeures telles que Hans Hartung, Pierre Soulages ou Georges Mathieu. Leurs toiles, traversées par la fulgurance du geste, l’intensité du noir-lumière ou la calligraphie quasi martiale, inventent un langage pictural nouveau, affranchi de la figuration et tendu vers l’émotion pure. On pourrait dire, en reprenant les mots de Michel Tapié, que ces artistes inaugurent un « art autre », un art qui ne cherche plus à représenter le monde mais à en restituer la vibration intérieure.
Dans le contexte de la guerre froide, cette liberté formelle s’oppose frontalement au réalisme figuratif prôné par le bloc communiste, comme auparavant par les régimes fascistes. L’abstraction devient alors, presque malgré elle, un manifeste politique : un espace où l’individu affirme sa souveraineté contre les dogmes idéologiques.
Ce mouvement, qui s’étend bien au-delà des années 1950, sera néanmoins contesté à partir des a
nnées 1960 par le Nouveau Réalisme. Sous l’impulsion de Pierre Restany, ce dernier revendique un retour au réel, non pas celui de la peinture académique, mais celui de la rue, de l’objet industriel, du matériau brut. Arman, avec ses accumulations, ou César, avec ses compressions, incarnent cette rupture radicale : ils substituent aux nobles pigments les rebuts de la société de consommation, renversant les hiérarchies traditionnelles et dénonçant, par la matière même, les illusions d’un art bourgeois détaché du monde.
Les années 1970 marquent ensuite un retour à la figuration, mais une figuration armée, critique,
résolument politique. Les artistes de la figuration narrative puisent dans le quotidien, les luttes sociales, les contestations politiques, et réinventent l’image comme outil de résistance. Peter Klasen, avec ses univers industriels saturés de signes d’aliénation, ou Gérard Fromanger, dont les silhouettes rouges deviennent des emblèmes de la contestation, considèrent que le potentiel subversif de leurs œuvres réside moins dans la dénonciation explicite que dans la puissance esthétique de la forme. Leur peinture, nourrie de cinéma, de photographie, de graphisme, ouvre la voie à une nouvelle manière de raconter le monde, où l’image devient à la fois miroir, arme et manifeste.
Ainsi, entre abstraction lyrique, Nouveau Réalisme et figuration narrative, la peinture française des années 1950 à 1970 révèle un foisonnement de styles, de prises de position et de révolutions silencieuses. C’est une période où la liberté, la critique et la réinvention se croisent, se heurtent et se fécondent mutuellement, écrivant l’une des pages les plus vibrantes et les plus essentielles de l’histoire de l’art contemporain. Une époque où, pour reprendre la formule de Malraux, « l’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme », et où chaque geste pictural semble vouloir réaffirmer la dignité de créer dans un monde en quête de sens.
Cedric le Borgne
Gérant d’ARS ESSENTIA, Galerie d’Art, 9 place Ziem, Beaune, Bourgogne, France
Diplômé d’Etudes Supérieures de l’Ecole du Louvre












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