Les toits de Beaune, un tableau géométrique.
- Cedric Le Borgne

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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

On marche dans Beaune comme on traverse une pensée qui aurait pris forme dans la pierre. Rien n’y est décoratif, rien n’y est gratuit. Les toits vernissés, surtout, donnent cette impression d’un monde qui cherche à se comprendre lui-même. Ils ne sont pas là pour séduire, mais pour signifier. Pour dire que la lumière n’est pas un accident, mais une structure et il suffit de lever les yeux après une pluie fine pour sentir que ces toitures incarnent précisément cela : un artisanat qui cherche à se
mettre en concurrence avec le ciel et la mosaïque du vignoble.
Leur histoire commence dans la terre, comme toute chose qui dure. Dans cette argile lourde que les

moines de Cîteaux savaient lire comme un texte. Les archives du XIIᵉ siècle mentionnent les tuileries alignées le long de la Sansfond, sept ateliers où l’on façonnait, glaçait, cuisait, dans une économie du nécessaire qui ne laissait aucune place au superflu. La glaçure, héritée des techniques romaines, n’était pas un embellissement : elle était une réponse. Une manière de rendre la tuile plus résistante, plus dense, plus fidèle. Et pourtant, déjà, la couleur affleurait. Comme si la matière, en se renforçant, découvrait qu’elle pouvait aussi devenir éclat.
Il faudra attendre le XIVᵉ siècle pour que cette couleur prenne de la hauteur. Les ducs de Bourgogne, dans leur ambition d’ériger un État où la puissance se mesure aussi à la beauté, encouragent l’usage des toitures polychromes sur les édifices prestigieux. Lorsque Nicolas Rolin
fonde l’Hôtel-Dieu en 1443, il ne commande pas seulement un hôpital : il commande un signe. Les losanges jaunes, verts, noirs et rouges qui couvrent la cour intérieure ne sont pas un décor. Ils sont une proclamation silencieuse de sa foi et de sa puissance. Ici, en Bourgogne les toits deviennent un langage politique, un vocabulaire de stabilité.

Au tournant du XXᵉ siècle, alors que l’architecture civile s’était depuis longtemps détournée des tuiles vernissées, quelque chose se renverse. La modernité naissante, loin de les rejeter, les redécouvre. Elles retrouvent une pertinence inattendue, presque une évidence.
C’est ainsi qu’à Beaune, elles coiffent les constructions Arts & Crafts de la résidence des Villas Fondet, où la couleur devient un principe d’harmonie ainsi qu’un signe de prestige. Et, de manière contemporaine, elles réapparaissent également sur la toiture de l’Orangerie du Château de Beaune, propriété de la maison Bouchard Père & Fils, comme si la tradition, loin d’être un poids, devenait un matériau pour penser le présent.
Ces toits-là ne sont pas des citations : ils sont des continuités. Ils prouvent que la modernité n’est pas rupture, mais réactivation.
Autour de Beaune, le motif se déploie comme une phrase qui se répète avec des variations. À Aloxe-Corton, le château de Corton André porte un toit qui semble avoir été tissé par les vignes elles-mêmes, spirales et chevrons répondant aux saisons. À Santenay, la toiture du château agit comme un signal, un point fixe dans le paysage mouvant des coteaux. À Meursault, plusieurs demeures bourgeoises du XIXᵉ siècle adoptent des motifs plus discrets, presque textiles, mais d’une précision remarquable. Là encore, rien n’est décoratif : tout est structure.
Ce qui frappe, lorsqu’on traverse ces lieux, ce n’est pas la répétition du motif, mais sa capacité à changer d’humeur. Le matin, les toits vernissés sont doux, presque veloutés. À midi, ils deviennent des éclats. Le soir, ils s’assombrissent, gagnent en densité, comme si la nuit révélait leur profondeur. Ils ne décorent pas les constructions : ils les modulent. Ils en sont la respiration minérale.

Et pourtant, quelque chose d’autre affleure, presque malgré soi : une parenté silencieuse avec l’abstraction géométrique contemporaine. Devant un toit en tuile vernissées, on pense à l’évidence à ces œuvres où la couleur devient structure, où la forme se répète pour mieux révéler sa variation. Les losanges vernissés pourraient dialoguer avec les constructions géométriques de Vasarely, les répétitions rigoureuses Vieira Da Silva, ou les toiles de Pierre Mantra ou Enido Michelini. Non par imitation, mais par convergence. Comme si la Bourgogne, depuis des siècles, pratiquait sans le savoir ce que l’art du XXᵉ siècle allait théoriser : la couleur comme système, la géométrie comme respiration, la répétition comme intensité.
C’est peut-être pour cela que ces toits résonnent si profondément avec l’esprit de la galerie Ars Essentia. Car ici, tout est question de présence, de matière, de lumière.
Les toits vernissés sont des toiles horizontales, des surfaces où le temps s’accroche. Ils rappellent que l’art n’est pas un ajout, mais une manière d’être au monde, qu’une tuile peut être un fragment de ciel, qu’un motif peut devenir un territoire et qu’une ville peut se raconter par ce qui la protège, ses toits…
Et Beaune, dans cette histoire, n’est pas seulement un décor mais une ville qui porte son propre ciel, et qui, depuis des siècles, nous invite à le regarder autrement.
Aussi lorsque vous vous promenez à Beaune et en Bourgogne, ne regardez pas que les ceps de vigne au sol mais levez aussi les yeux vers ses toits.





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